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Il était une fois : La célébration du Haarane (Achoura ou Tamkharit )

Posté par: | Jeudi 08 décembre, 2011 08:11  | Consulté 1479 fois  |  0 Réactions  |   

 Le Haraane ou Haaraani est une fête musulmane célébrée en grande pompe chez les Soninkes. Il est aussi appelé Tamkharit au Sénégal. Le nom le plus connu est Achoura. Entre tradition prophétique et culture, le jour de "Achoura", revêt différentes significations. Achoura, dérivé de "achara", qui signifie dix, correspond au dixième jour du mois de Muharram, premier mois de l’année musulmane. Chez les Soninkes, contrairement à la fête du mouton ( Tabaski ou Aïd), les festivités du Haarane ou Tamkharit sont déclenchées dans le foyers parisiens. Les ressortissants de chaque village se cotisent entre eux pour acheter les bœufs que l'on immolera le jour de la fête. La participation se fait par tas. Chaque ressortissant s'inscrit pour un nombre de tas. Certains peuvent prendre une dizaine de tas pour faire bénéficier pères, mères, soeurs, tantes, cousines... Les responsables de chaque village dressent une liste des donneurs et des bénéficiaires. Dans le Gajaaga, précisément à Bakel, ces listes déterminent le nombre de bœufs à immoler. Plus la liste est longue, plus le nombre de boeufs devient important.

A Bakel, les plus grands abattoirs se trouvaient dans les quartiers de Yaguine et de N'diayega. L'abattoir de Yaguine etait le plus connu et le plus grand. Il etait tenu par les vieux retraités de Modincanu et de Yaguine. Dès que les listes concoctées dans les foyers parisiens arrivent aux villages, les vieux retraités, accompagnés de quelques jeunes valides, investissent les villages peuls pour acheter des bœufs. Cette recherche de bœufs gras et gros peut prendre plusieurs jours. Dés fois, pour avoir des bœufs moins chers, les vieux vont jusqu'aux frontières malienne et mauritanienne.

Ces deux pays sont les plus gâtés par la nature sur le plan du cheptel bovin en Afrique de l’Ouest. Certains bœufs arriveront à Bakel par camion depuis le Mali tandis que d'autres par la nage depuis la Mauritanie en traversant le fleuve Sénégal accompagnés des bergers peuls. Une fois à Bakel, les bœufs seront parqués dans le Gaale ( Exploitation agricole ) des Badji connu par tous les jeunes Bakélois.

Avec le temps, les abattoirs de fortune se sont multipliés dans la ville de Bakel. Il y a aujourd'hui une dizaine dans tout Bakel. Cette multiplication de points de "Tong Tong" pose un problème d'espace de parcage et de sécurité. Le « Tong – Tong » consiste à tuer un mouton ou un bœuf pour le partager entre les membres de la communauté. Je me rappelle un jour, la concession des Dramé ( Famille maraboutique de Bakel ) a failli connâitre un drame. Un des bœufs qui etait attaché près de leur concession a coupé sa corde. Il a foncé sur les jeunes qui ont tenté de le maîtriser. Tout le quartier était en émoi et ne savait plus à quel saint se vouer. Les jeunes qui étaient poursuivis par l'animal ont pris le chemin du fleuve. Ils ont été sauvés lorsqu'ils ont plongé dans l'eau. L'animal qui se savait vulnérable dans l’eau, prit une autre direction. Il courut des heures sans que personne ne puisse le rattraper. Finalement, les populations ont alerté le berger peul à qui appartenait cet animal en furie. « Il faut rendre à César ce qui est à Cesar ». Le peul entretient des liens particuliers avec les bovins. Dés que l'animal entendit la voix de son maître, il se retourna brusquement et donna quelques coups de cornes au sol. Le berger peul continua ses incantations jusqu'à ce que l'animal perde sa férocité. Le bœuf se mit alors à quatre pattes et le berger lui noua les pattes et les cornes. Les jeunes de la famille Drame lancèrent des cris de joie. L'animal retourna alors à l'abattoir. Chaque année, les populations Bakéloises assistent à ce genre de faits divers dans les abattoirs de fortune de la ville.

 

Les enfants quant à eux éprouvent du plaisir et veulent être témoins oculaires de ces scènes dangereuses. Ils font la ronde toutes les nuits dans les abattoirs pour voir de près les bœufs. Ils se mettent à les compter et à les comparer aux autres animaux des autres abattoirs. Enfant, je sillonnais les rues de Bakel pour assister à ce genre de scènes inédites. Quelques jours avant le Haarane, les responsables des abattoirs distribuent les tickets du « Tong – Tong » aux familles bénéficiaires. Chaque famille compte le nombre de tas qui lui sera alloué et informe les jeunes qui iront les chercher le jour du Haarane. Sur les tickets, on peut lire le nom du donneur. Beaucoup de jeunes ont connu le nom de certains vieux oncles sur ces papiers. Les vieux formulent quelques prières à l'encontre de ces braves fils initiateurs de ces " Tong - Tong ". Dés l'aube, les vieux retraités et quelques jeunes privilégiés du village immolent les bœufs, les dépècent et forment des tas. Les jeunes arrivent toujours tôt au point de « Tong – Tong ». Certains assistent aux différentes étapes du "Tong - Tong" pendant que d'autres jouent au damier ou aux cartes. Les plus grands profitent de ces instants pour faire les yeux doux aux jeunes filles des autres quartiers. Il règne une bonne ambiance dans ces abattoirs de la capitale du Gajaaga.

Vers dix heures, les tas prennent forme. Les plus instruits des vieux sortent les listes et commencent l'appel. On répartit les listes par quartier. Jeune, je voulais toujours être dans la liste appelée par le vieux Alxaly. Feu Alxaly Traoré etait un des vieux les plus instruits de Bakel. Il avait toujours son paquet de Marlboro dans sa poche. Il les grillait en même temps qu'il lisait sa liste. Il était drôle. Il trouvait toujours un prétexte pour chambrer les gens. Toute lecture de nom bizarre était synonyme de rigolade. Ainsi on riait des noms inédits tels que : "Findifer", "Cabinet", "Tafiya", "Aldiouma". Un jour il avait trompé un autre vieux qui reprenait fort les noms arpès lui. Arrivé à son propre nom, il dit " Gnime " ( Moi – même) . Le vieux criait après lui " Gnime " sous les éclats de rire des enfants. Il n’avait pas compris que le vieux Alxaly parlait de lui - même. Il venait d’être victime de la malice du vieux Traoré.

Entre ces différents appels, les jeunes s'impatientaient. Je guettais toujours le nom de mon grand - père et celui de mes trois grand-mères. Dés qu'on les appelait, j'alertais mes camarades qui, à leur tour, tendaient nos bols aux distributeurs. Dès que le nombre d'appels devient proportionnel au nombre de tas qui nous sont alloués, on reprenait le chemin du retour. A quelques encablures de chez nous, on remplit les poches de nos manteaux de morceaux de viande. Généralement, on prépare ce plan de vols organisés de viandes des jours plus tôt. Chaque groupe de jeunes intime l'ordre à ses membres d'amener deux ou trois morceaux de viande que l'on grillera le soir autour du thé. C'est le seul jour de l'année que les jeunes Bakélois portent des manteaux. Après ces vols, on dépose le reste de la viande à la maison. Les parents donnent souvent quelques morceaux aux jeunes et gardent le reste pour les succulents déjeuners et diners du jour.

 

Le Haarane ou Haaraani est aussi l'occasion d'aller demander le " kaawu-n-sellande". Le "Kaaxu-n-sellande" est le cadeau que l'on reçoit de son oncle maternel ou de ses grands cousins en l'absence de leur père. Les jeunes se presentent aux domiciles de leurs oncles maternels pour recevoir leurs cadeaux. En général, leurs oncles exigent un geste anodin moyennant ce cadeau. Ainsi, les uns vont puiser un sceau d'eau au fleuve tandis que d'autres apporteront un fagot de bois ( Souwa ngouma )... Les filles, elles, balaient les cours des maisons de leurs oncles d'où le nom Sellande.  Ils reçoivent de l'argent, des habits, des jouets et des fois même des fiancés. Dans Soninkara, il arrive que l'oncle donne sa fille à son neveu pour son cadeau de Haarane. Plusieurs fiancialles se sont nouées autrefois par le biais du "Kaawu-n-sellande". J'ai d'ailleurs eu echos d'une histoire du genre chez nos cousins de Hayre. Un jour, un oncle présenta à son neveu sa fille et son âne comme cadeau de Haarane. Le neveu prit l'âne et refusa la fille. Malheureusement pour lui, la fille devient une belle jeune dame à l'orée de ses 18 ans, le neveu demanda alors sa main à son père. La fille refusa parce qu'elle n'a jamais oublié cette humiliation dont elle a été victime autrefois. Le Haarane est une fête spéciale en pays Soninke.

Vers dix huit heures, tous les jeunes se regroupent devant les canaris de la maison. Dés que le muezzin appelle à la prière du Maghrib, on se met à taper sur les couvercles des canaris. D'ailleurs certains disent Gurubu - Gurubu Sale pour dire Haarane. Ce bruit se répand dans toute la ville. Après ce festival de bruit, les vieilles dames distribuent du lait caillé, des beignets et des gâteaux. Tout le monde se gave en attendant la fête du soir. Enfants, on nous disait qu'il fallait bien manger pendant cette période parce que les anges viendront peser les gens. Ceux qui pèseront légers auront des problèmes durant la nouvelle année. C'était juste une ruse pour que l'on mange tout ce qu'on nous présentait. Après la prière du Futuro, les jeunes apportent les plats succulents que les familles s'échangent. Le plus souvent, ce sont des plats de " Simu " ou de " Bassi ". Le "Simu " est une sauce de viande que l'on mange avec du couscous et le " Bassi " est une sauce de graines de haricots mélangée avec du couscous. Vers vingt une heures, toute la famille se retrouve autour de ces bons plats. On mange et on se souhaite une bonne et heureuse année.

Après le diner, les jeunes se préparent pour aller demander de l'aumône aux familles. Les garçons se déguisent en filles et les filles en garçons. Certains garçons mettaient les robes ou pagnes de leurs sœurs avec du maquillage à base de cendres. Les filles, quant à elles, mettaient des grands boubous et des babouches. Je me rappelle encore de mes déguisements du Haraane. Dés que l'on finit de s'habiller, on investit les maisons à la recherche de biscuits, de sucres, de mil, de couscous ou d'argent. Chaque famille prépare son lot de cadeaux. Le mil , les biscuits et le sucre sont les plus prisés. Les jeunes, habillés contre nature, entraient et ressortaient des maisons en chantant :

- Ori rege Allah da ! Allah Fareen da !

On est venu danser pour Bon Dieu ! Pour Le prophète de Dieu ( PSL )

- Fareen Na  A xanjo , Anna bi na A Xanjo !

Le prophète intercedera auprès de notre seigneur, Mohamed ( PSL ) priera Dieu.

- Kagundallante wululuuuuu , kaagume do konpe !

Un père de famille qui vivra longtemps ! Un père de famille avec un trône !

Dés fois, les jeunes chantaient aussi le tube " Tajobone " de Isamél Lô. C'est une chanson Wolof que les jeunes Wolofs nous apprenaient. On chantait cette chanson dans les maisons Wolofs. Malheur à celui qui chantait les refrains du " Tajobone " dans les maisons Soninke. Les vieilles mères, attachées à la tradition Soninke les insultaient et leur lançaient des chaussures et les chassaient de chez elles.

Les grand - mères Soninkes sont très protectionnistes. Les jeunes faisaient tous les quartiers de la ville avec les refrains du " O ri rege Allah da ". On recueillait biscuits, sucres et mil dans une bonne ambiance. Cette nuit du Haarane est très plaisante. Il arrive que des jeunes qui fréquentent les mêmes aires de jeux se reconnaissent pas à cause de leurs déguisements. En essayant de se piquer quelques biscuits ou sucres dans les bols chacun découvre la personne qui se cachait derrière les déguisements Dés fois, ils se draguent même croyant avoir à faire à des filles. On se marre, se chambre et chacun continue son chemin. Toute offrande de couscous est émaillée d'incidents. Les jeunes veulent tout recevoir sauf le couscous. Dés qu'ils savent que vous leur donnez du couscous, chacun retient son bol. Ils entonnent la fameuse refrain :

Hari na ginen boto , tinbonbo

Que Dieu troue la marmite de la maison !

Ka xoore ginen boto , tinbonbo

Que Dieu troue la grande marmite !

Ils seront alors chassés par des jets de chaussures. Ainsi se passe la nuit du Haarane à Bakel. Vers minuit, les jeunes gens éreintés rentrent chez eux avec leurs sacs de mil, de biscuits, et de sucres. Le matin, ils se retrouvent pour partager les biscuits. Le mil et le sucre seront jalousement gardés par une grand-mère d'un jeune du groupe. Le lendemain, les jeunes se cotisent entre eux pour faire du "Tiakry " ou Degue ( Sosse)... Au préalable, ils pilent eux - même le mil et l'amènent au moulin à mil de la ville. Ils donnent la poudre de mil, le sucre et l'argent aux jeunes filles du quartier qui leur feront un succulent Tiakry qu'ils partageront avec leur fratrie.

EYO dit Samba Fodé KOITA

 

Lexique :

Haarane ou Gurubu-Gurubu Sale ( Haaraani – Tamkharit ) : C’est une fête musulmane communément appelée Achoura. Il correspond au dixième jour du mois de Muharram, premier mois de l’année musulmane.

Tong – Tong : Il consiste à tuer un mouton ou un bœuf pour le partager entre les membres de la communauté.

Tajobone : Chants Wolofs du Tamkharit

Ori rege Allah da : Chants Soninkes du Haarane

Simu et Baasi : Plats Soninkes à base de couscous

Tiakry (wolof),ou dege (bambara) ou Soose ou sengete (soninké) : Plat de couscous avec du lait fermenté.

Futuro ou Maghrib : Prière du coucher du soleil chez les musulmans.

Gajaaga : Région Soninke qui se situe dans la haute vallée du fleuve Sénégal. Elle est partagée entre le Sénégal et le Mali.

Hayre : Région Soninke de la moyenne vallée du fleuve Sénégal. Elle est partagée entre le Sénégal et la Mauritanie.

Suwan nguma : Fagot de bois en Soninke

Kaawu-n-sellande : Cadeau réçu d’un oncle maternel ou de ses enfants le jour du Haarane

La chanson du Haarane ( O ri rege ALLA  ):

O ri rege ALLA da
Iyoooooooooooooooooo
ALLA siren da
Iyoooooooooooooooooo
Faaren na A xanjo
A na a mugu sa
Annabi na A xanjo
A na a mugu sa

Futon na bogu sa
Futu xullen na bogu sa
O na a wutu
Maaron na bogu sa
Maaro li?en na bogu sa
O na a wutu sa
Neccen na bogu sa
Necce misen na bogu sa
O na a wutu sa
( ensuite les années passèrent avec l'arrivée d'autres noms)
Tangelin na bogu sa
Tangeligenmen na bogu sa
Bisikitin na bogu sa
Bisikiti funcen na bogu sa
(quand la "pêche" est bonne , on termine par...)
Kagundallante wululuuuuu , kaagume do konpe
Kagundallante wululuuuuu , kaagume do konpe
(quand la "pêche" n'est pas bonne , on termine par...)
Hari na ginen boto , tinbonbo
Kaagume gine boto , tinbonbo
Hari na gine boto , tinbonbo
Ka xoore ginen boto , tinbonbo

( Chanson ecrit par El Hadji N'diaye ).

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